{"id":4769,"date":"2016-07-12T07:58:24","date_gmt":"2016-07-12T07:58:24","guid":{"rendered":"http:\/\/www.scholastiquemukasonga.net\/home\/?p=4769"},"modified":"2016-07-12T07:58:24","modified_gmt":"2016-07-12T07:58:24","slug":"diacritik","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/scholastiquemukasonga.net\/fr\/diacritik\/","title":{"rendered":"Diacritik : Papillons \u00e9pingl\u00e9s (C\u0153ur tambour)"},"content":{"rendered":"<p>\t\t\t\t<strong>A lire dans le magazine culturel Diacritik une critique de Elara Bertho sur mon dernier roman &lsquo;C\u0153ur Tambour&rsquo; paru aux \u00e9ditions Gallimard<\/strong><br \/>\n<!--more--><\/p>\n<p>Lire <a href=\"https:\/\/diacritik.com\/2016\/07\/05\/scholastique-mukasonga-papillons-epingles-coeur-tambour\/\" target=\"_blank\">l&rsquo;article complet<\/a> sur le site Diacritik.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.scholastiquemukasonga.net\/home\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/diacritik.png\" alt=\"DIACRITIK \u2014 Le magazine qui met l&#039;accent sur la culture\" width=\"600\" height=\"97\" class=\"aligncenter size-full wp-image-4775\" \/><\/p>\n<p>Au commencement \u00e9tait une disparition : Kitami, la chanteuse internationale, Kitami, l\u2019\u00e9toile rwandaise, Kitami est morte. Son chant ne r\u00e9sonnera plus sur sc\u00e8ne, ses disques ne seront plus en t\u00eate des ventes du box office.<br \/>\nUn an plus tard, le narrateur m\u00e8ne l\u2019enqu\u00eate. Assassinat, disparition, suicide ? \u00ab L\u2019\u00e9nigme, digne d\u2019un roman policier \u00e0 l\u2019ancienne, semble surtout attirer des d\u00e9tectives autoproclam\u00e9s et des romanciers en mal d\u2019inspiration \u00bb (p. 60). Tr\u00e8s inspir\u00e9e pourtant, Scholastique Mukasonga c\u00e9l\u00e8bre ici les femmes, et les esprits qui reviennent hanter les vivants, les tambours, les exil\u00e9s et les marginaux, les reggaemen et les rastafari, les sorci\u00e8res et les chanteuses de gospel. Entre le roman noir, la fresque historique, et l\u2019enqu\u00eate polici\u00e8re, ce tr\u00e8s beau roman polyphonique dresse une g\u00e9n\u00e9alogie fantasm\u00e9e d\u2019une succession de femmes proph\u00e9tesses, suscitant la terreur autant que la fascination, dont Kitami est l\u2019h\u00e9riti\u00e8re.<\/p>\n<p>Reprenons. Trois joueurs de tambours, tout \u00e0 la fois interlopes et clochards c\u00e9lestes \u2013 Livingstone, Baptiste Magloire et James Rwatangabo \u2013 effectuent une tourn\u00e9e \u00e0 travers l\u2019Afrique, avec pour destination l\u2019\u00c9thiopie mythique des Rastafari, \u00e0 la recherche des sources des rythmes jama\u00efcains et guadeloup\u00e9ens. En chemin, ils croisent une jeune femme \u00e0 la voix envo\u00fbtante, la rwandaise Prisca, qui se dit poss\u00e9d\u00e9e par la reine Kitami dont elle prend le nom, en rupture de ban et marginalis\u00e9e, accus\u00e9e d\u2019\u00eatre sorci\u00e8re, devineresse, et surtout Tutsi. Ils organisent son enl\u00e8vement, ainsi que celui d\u2019un tambour sacr\u00e9 nomm\u00e9 Ruguina, \u00ab le Rouge \u00bb, et parcourent ensemble les studios et les salles de spectacles. Allant de succ\u00e8s en succ\u00e8s, le groupe devient une r\u00e9f\u00e9rence mondiale, et Kitami, une diva \u00e0 l\u2019aura myst\u00e9rieuse. Dans la lign\u00e9e des grandes fresques musicales, telles que le d\u00e9sormais classique Le lys et le flamboyant d\u2019Henri Lop\u00e8s ou le magnifique roman Les grands de Sylvain Prudhomme, ce r\u00e9cit est un \u00e9loge du chant, et des hybridations de langues : car Kitami chante autant en kinyarwanda, qu\u2019en yoruba, en swahili, en amharique, ou encore en cr\u00e9ole\u2026<\/p>\n<p>L\u2019auteur de Ce que murmurent le collines et Notre-dame-du-Nil, laur\u00e9ate du prix Renaudot en 2012, livre ici un splendide portrait de femme myst\u00e9rieuse, o\u00f9 le chant est une possession, un carmen, au sens le plus litt\u00e9ral du terme, un \u00ab charme \u00bb. Ainsi de la premi\u00e8re entr\u00e9e en sc\u00e8ne de la toute jeune Prisca, \u00e0 l\u2019\u00e9cole des missionnaires o\u00f9 elle apprenait le gospel : \u00ab Lorsque je m\u2019avan\u00e7ai au bord de l\u2019estrade, comme pouss\u00e9e par le grondement des tambours, je fus saisie par un chant qui ne m\u2019appartenait pas et qui n\u2019avait en tous cas rien \u00e0 voir avec les quelques mots anglais extraits du gospel, chant qui n\u2019aurait peut-\u00eatre jamais cess\u00e9 si le p\u00e8re Martin ne s\u2019\u00e9tait pr\u00e9cipit\u00e9 sur sc\u00e8ne et ne m\u2019avait tra\u00een\u00e9e \u00e0 peu pr\u00e8s inconsciente derri\u00e8re le demi-cercle des tambours \u00bb (p. 87). La chanteuse, comme dans le mythe de l\u2019\u00e9crivain inspir\u00e9 par la Muse, est toute enti\u00e8re poss\u00e9d\u00e9e par le rythme des tambours \u2013 de leurs c\u0153urs battants \u2013 et inspire \u00e0 son tour au public une fascination qui provoque aussi l\u2019effroi. Puisant dans les influences du milieu rastafari, qui v\u00e9n\u00e8re Hail\u00e9 S\u00e9lassi\u00e9, autant que chez Jimmy Cliff ou encore du c\u00f4t\u00e9 des esprits zar \u00e9thiopiens \u2013 que Michel Leiris a d\u00e9crits lorsqu\u2019il \u00e9tait aupr\u00e8s d\u2019une autre figure de femme ensorcelante : la jeune Emawayish, dont la gr\u00e2ce et la virtuosit\u00e9 \u00e0 composer des vers autant qu\u2019\u00e0 dialoguer avec les esprits le fascinait \u2013, le chant de Prisca-Kitami est un chant de r\u00e9sistance des opprim\u00e9s, des femmes Tutsi mari\u00e9es de force aux Hutu, des exil\u00e9s du monde entier, des esclaves marrons en fuite, des r\u00e9volt\u00e9s et des marginaux des grandes agglom\u00e9rations aux banlieues tentaculaires\u2026 Qu\u2019est-ce qu\u2019en effet que ce chant, \u00e0 la fois divin et personnel, travaill\u00e9 et inspir\u00e9, exaltant et captivant, si ce n\u2019est l\u2019all\u00e9gorie de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire ?<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019instar du meurtre initial du conteur Solibo, dans Solibo Magnifique de Chamoiseau, le po\u00e8te, l\u2019artiste, le chanteur, est mort au d\u00e9but du r\u00e9cit, et le livre se construit sur les circulations de rumeurs, de contes, d\u2019affabulations r\u00e9colt\u00e9s \u00e0 son sujet. Tout en proclamant le caract\u00e8re irrempla\u00e7able de l\u2019oral, c\u2019est l\u2019\u00e9crit qui prend le relais de ce deuil de l\u2019oralit\u00e9 toujours-d\u00e9j\u00e0 perdue. Le chant est mort, vive le chant. D\u00e8s l\u2019initiale de l\u2019ouvrage, Kitami le proclame : \u00ab L\u2019\u00e9crit, disait-elle, tuera tous ces mots qui sont venus en moi sans que je les contraigne, ils ont v\u00e9cu dans ma bouche d\u2019une vie nouvelle, tout \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, \u00e0 laquelle ils n\u2019\u00e9taient pas destin\u00e9s, si on les imprime sur une page, ils ne seront plus que ces papillons \u00e9pingl\u00e9s dans la bo\u00eete de l\u2019entomologiste, ils finiront par tomber en poussi\u00e8re \u00bb (p. 14). Et pourtant, c\u2019est bien le narrateur qui recompose cette oralit\u00e9 qui n\u2019est plus, par l\u2019accumulation de d\u00e9tails et de r\u00e9cits qui tenteront d\u2019expliquer les causes de la mort de Kitami. Comme chez Chamoiseau, l\u2019\u00e9criture se fonde sur une lamentation discr\u00e8tement m\u00e9lancolique et nostalgique de la mort du chant, tout en \u00e9levant, par la m\u00eame occasion, un tombeau flamboyant et virtuose, par l\u2019\u00e9crit, \u00e0 l\u2019oralit\u00e9 disparue.<\/p>\n<p>\u00c0 travers trois r\u00e9cits successifs, les embo\u00eetements de voix et de possessions se multiplient : au fil des narrations, les identit\u00e9s finissent pas se brouiller, et l\u2019on ne sait plus vraiment qui poss\u00e8de qui (\u00ab Nyabingui, Nyabingui, de toi ou de moi, quelle est la poss\u00e9d\u00e9e ? \u00bb, ose d\u2019ailleurs dire Prisca, p. 148), mais peu importe. Se succ\u00e8dent tour \u00e0 tour de magnifiques portraits de femmes : la diva Kitami qui reprend le nom d\u2019une reine africaine, l\u2019esprit de Nyabingui, cette princesse qui se r\u00e9incarne r\u00e9guli\u00e8rement en prenant possession de jeunes filles, notamment de Muhumuza, qui aurait r\u00e9sist\u00e9 aux Anglais pendant la colonisation, avant d\u2019\u00eatre captur\u00e9e et de dispara\u00eetre myst\u00e9rieusement\u2026 Et toutes coexistent dans le chant qu\u2019\u00e9labore en se construisant la jeune Prisca, dans un Rwanda en amont du g\u00e9nocide. De r\u00e9cits de femmes en r\u00e9cits de femmes, les facettes successives de Kitami se composent petit \u00e0 petit jusqu\u2019\u00e0 former un vaste cort\u00e8ge fantasm\u00e9 et fantastique d\u2019h\u00e9ro\u00efnes et d\u2019amazones, toutes r\u00e9volt\u00e9es et poss\u00e9d\u00e9es, donc toutes r\u00e9solument artistes, finalement.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9cole des Blancs, elle est brillante \u00e9l\u00e8ve, biblioth\u00e9caire et archiviste, tout en \u00e9tant \u00e9galement la descendante spirituelle d\u2019une sorci\u00e8re : Prisca-Kitami r\u00e9unit d\u00e9cid\u00e9ment les contraires, et illustre dans son chant la symbiose de ces deux univers antagoniques. \u00ab Il y aura deux esprits en toi, celui de Nyabingui et celui des Blancs \u00bb (p. 100), et ce syncr\u00e9tisme constitue la richesse de l\u2019\u00e9criture de Scholastique Mukasonga. Le roman se d\u00e9vore d\u2019une traite, au rythme des tambours : de la Cara\u00efbe \u00e0 New York, de Plymouth \u00e0 l\u2019\u00c9thiopie, la sc\u00e8ne du livre est le monde. Ces fragments de voyages, ces rumeurs, ces coupures de presse, ces carnets de missionnaires et pi\u00e8ces d\u2019archives, ces r\u00e9cits et souvenirs \u2013 visant tous \u00e0 \u00e9lucider la mort de la chanteuse \u2013 constituent autant de \u00ab papillons \u00e9pingl\u00e9s \u00bb \u00e0 la beaut\u00e9 trouble des mondes disparus : l\u2019oralit\u00e9, le chant, Kitami.<\/p>\n<p>Scholastique Mukasonga, C\u0153ur tambour, Gallimard, 2015, 176 p., 16 \u20ac 50 \u2014 Lire un extrait<br \/>\nPartager :<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A lire dans le magazine culturel Diacritik une critique de Elara Bertho sur mon dernier roman &lsquo;C\u0153ur Tambour&rsquo; paru aux \u00e9ditions Gallimard<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":4772,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[10],"tags":[107,115,174,326,355,359],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v21.7 - 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