LA GUADELOUPE: UNE ÎLE EN QUÊTE DE MEMOIRE

Le 10 mai dernier, le président François Hollande inaugurait, à Pointe-à- Pitre, avant son ouverture au public, le Mémorial ACTe consacré à la mémoire de l’esclavage. Le bâtiment se situe à l’entrée de la Darse, à l’emplacement d’une ancienne usine sucrière. Vu de la place de la Victoire, il scintille comme un château d’argent, une châsse précieuse recélant les témoignages d’un des plus grand crime contre l’humanité commis par l’Occident chrétien. Séjournant à La Guadeloupe au mois de juin, je n’ai pu visiter le Mémorial qui n’a ouvert ses portes que le 7 juillet. Je ne me ferai pas ici l’écho des polémiques qu’il suscite chez les Guadeloupéens: je ne m’y sens nullement autorisée. Il me semble qu’il était souhaité et longtemps attendu par la population de l’île et il sera sans nul doute un attrait pour les touristes qui ne se contentent pas de la carte postale habituelle: mer bleue, soleil, plages, randonnées dans la forêt tropicale etc. Mais on ne peut que ressentir une certaine gêne devant ce faste expiatoire érigé dans une ville aux quartiers trop souvent délabrés.

A l’écart des circuits convenus, il existe aussi des lieux de mémoire qui, dans la solitude, permettent de se recueillir et de participer, ne serait-ce que par votre présence silencieuse, à la quête de mémoire du peuple de la Guadeloupe.

Les marches des esclaves à Petit-Canal

C’est sans doute à Grande-Terre qu’il faut d’abord aller à la recherche des vestiges laissés par trois siècles d’esclavage. Grande-Terre, si ce n’est les plages de la côte sud, Gosier, Saint-Anne, Saint-François, n’a rien du pittoresque qu’étoilent les guides touristiques. C’est un plateau calcaire, sans grand relief qui tombe sur l’Atlantique par des falaises abruptes et, côtés mer des Antilles, s’achève sur des marais et des mangroves. Mais Grande-Terre fut le domaine exclusif et intensif de la culture de la canne à sucre. Les tours rondes plus ou moins tronquées des anciens moulins à sucre témoignent de l’activité servile. Selon Raymond Boutin, historien de la commune de Petit-Canal, celle-ci en comptait cinquante et un en 1821.
Mon pèlerinage commencera donc par Petit-Canal. C’est une bourgade de quelque 8000 habitants. Le village d’abord installé sur le rivage se serait déplacé au XIXème siècle sur le haut du plateau. Il tire son nom d’un canal creusé au XVIIIème siècle au fond de l’anse pour faciliter l’appontement de petites embarcations. L’agglomération n’est pas très touristique. Les sens interdits en font un véritable labyrinthe pour l’automobiliste de passage. Un panneau finit par m’indiquer ‘ MARCHES DES ESCLAVES’. Une pente assez raide mène jusqu’au rivage. Pas de plage, mais une sorte de parc ombragé de beaux arbres, le canal où sont amarrés des hors-bords et, impressionnant, l’escalier majestueux de pierres de tailles qui monte jusqu’à l’église au rebord du plateau. 49 marches ai-je lu dans mon guide touristique, je n’ai pas compté, je lui fais confiance. Sur les parapets, les noms des peuples africains d’où sont originaires les esclaves déportés par les négriers: Yoruba, Ibos, Bamileke, Congos, Wolofs, Peuls… J’imagine déjà les esclaves enchaînés gravissant les marches jusqu’au marché où, marchandises, il seront vendus aux enchères. Il semble d’ailleurs qu’on ait voulu autour et au pied de ces marches édifier un lieu de mémoire et d’identité guadeloupéenne: un buste de Louis Delgrès, héros national qui a résisté jusqu’à la mort, en 1803, aux troupes du général Richepance envoyées par Bonaparte pour rétablir l’esclavage; sur son piedestal, un tambour gwoka, symbole de la résistance et de la culture guadeloupéenne revendiquant ses racines africaines; au flanc du plateau une fresque montrant un esclave se libérant de ses chaînes. Au haut des marches, devant l’église, surplombant les arbres et donnant une vue panoramique sur le canal, une terrasse où s’élève un monument à l’abstraction un peu étrange qui représenterait ‘La flamme éternelle à l’esclave inconnu’; sur le socle, cette seule inscription: LIBERTE 1848. Ce serait le premier monument élevé pour célébrer l’abolition définitive de l’esclavage.
Je redescends vers le rivage sans emprunter l’escalier. Sur ma droite, au delà d’une petite route qui monte vers le bourg, les pentes du plateau sont couvertes d’une végétation dense: de grands arbres d’où pendent les longs fils des lianes. À l’orée de cette petite jungle, je découvre un spectacle extraordinaire. Un arbre gigantesque s’acharne à détruire un bâtiment de pierres sombres. Un couple, les seuls visiteurs que j’ai rencontrés jusque là, m’explique qu’il s’agit d’une ancienne prison. On y enfermait les esclaves rebelles, m’affirment-ils. Je suis presque saisie d’effroi devant la terrible puissance végétale qui a éventré les murs de la prison: comme les anneaux d’un monstrueux dragon surgi du sein de la terre, les racines ont défoncé les murs; prise dans les tentacules d’une pieuvre végétale, toute une façade a été soulevée et reste suspendue entre les contreforts du géant. J’aimerai qu’on fasse de cet arbre magnifique le symbole de la liberté brisant les geôles de l’esclavage.

prison de Petit-Canal - Guadeloupe

figuiers maudits - Petit-Canal - Guadeloupe

Avant de quitter Petit-Canal, je veux visiter le Musée de la Vie d’Antan, peut-être y trouverai-je plus d’informations sur ‘les marches des esclaves’ et l’arbre géant.. Le musée vient de fermer, il est plus de 17h., mais le responsable est toujours là. Ce n’est pas comme je m’y attendais un vieillard, gardien de la tradition, mais un jeune homme qui d’ailleurs répond à mes questions avec beaucoup de gentillesse et d’empressement. Hélas, ce qu’il me dit met à bas mes illusions: non, jamais les esclaves n’ont gravi, comme je l’imaginais, les marches du grand escalier puisqu’il a été édifié après 1848, date de l’abolition définitive de l’esclavage. Il en est de même de la prison construite elle-aussi après cette date. Seul l’arbre qui m’a tant impressionné échappe à toutes ces déceptions: on appelle les arbres de cette essence ‘les figuiers maudits’. Ces ‘figuiers maudits’, m’assure mon informateur, les esclaves les plantaient au pied des moulins à sucre: les ‘figuiers maudit’ devaient détruire ces tours d’oppression, c’étaient des symboles de résistance, des arbres-marrons en quelque sorte. Pourtant, les moulins à sucre ont apparemment résisté aux ‘figuiers maudits’ mais ont succombé à l’industrialisation.

Le ‘figuier maudit’ de Petit-Canal restera toujours pour moi le plus bel arbre de la liberté.

arbre de la liberté - figuiers maudits - Petit-Canal - Guadeloupe

Le cimetière d’esclaves de l’anse Sainte-Marguerite

Cet après-midi, j’ai la chance et le bonheur d’avoir pour guide dans mon périple mémoriel une femme exceptionnelle:Marie-Line Dahomay, collecteur en musiques traditionnelle et chef de projets culturels à la médiathèque caraïbe, auteur d’un travail universitaire Le chant Yévé mortuaire de Grande-Terre (université de Nice,1997), chanteuse et leader d’un groupe gwoka féminin, Kalindi Ka, passionnée par l’héritage africain conservé dans cette île caraïbe.

Marie-Line tient à me faire découvrir, comme une initiation, un lieu de mémoire plus secret: l’anse de Sainte-Marguerite dans la commune du Moule. Une route en forte pente permet d’accéder à la baie, brèche étroite entre les hautes falaises de la côte atlantique de Grande-Terre.
C’est dans le cordon dunaire entre la mer et la falaise haute de 60 mètres que l’on a découvert de nombreux squelettes qui attestent la présence d’un cimetière où étaient enterrés les esclaves. Pas de plage, le sable a été prélevé pour la construction de l’aéroport de Pointe-à-Pitre. En 1995, les cyclones ont mis à jour des ossements. Des campagnes de fouilles archéologiques ont été menées de 1997 à 2002. Selon Pierre Courtaud, ingénieur de recherches au CNRS, “le cimetière d’Anse Sainte-Marguerite à livré plus de 250 sujets qui ont apporté des informations tout à fait nouvelles sur les pratiques funéraires et sur l’état sanitaire de cette population servile”. Les morts ont été inhumés dans des cercueils comme l’atteste la présence de clous et de rares traces de bois; Le cimetière semble avoir été utilisé depuis la moitié du XVII siècle et même après 1848. Le site de l’Anse Sainte-Marguerite constitue aux yeux du chercheur” un site majeur pour la connaissance de la vie et de la mort des esclaves”.

Le site est discret, aucun monument si ce n’est un panneau, d’ailleurs en assez mauvais état qui indique aux visiteurs:

CIMETIERE D’ESCLAVES
DE SAINTE-MARGURITE LE MOULE

Ici reposent nos aïeux morts
dans l’enfer de l’esclavage.
Dans ce lieu à jamais sacré
que leurs âmes reposent en paix.

À droite de cette inscription, la photo agrandie d’un crâne.
Au-dessous est représentée un femme en habits créoles qui vient de déposer (sa main tendue est encore ouverte) un bouquet de fleurs sur un squelette;
Plus à droite encore, la charte, en forme de parchemin, des descendants d’esclaves qui jurent en conclusion de:

réhabiliter la mémoire de nos parents esclaves
de les inscrire dans notre parenté
d’affirmer leur pleine dignité
de leur rendre un hommage sacré.

Le panneau est l’oeuvre de l’association Lanmou ba yo qui signe au bas des textes.

Le cimetière d'esclaves de l'anse Sainte-Marguerite - Guadeloupe

Des poteaux peints en jaune, bleu et noir paraissent délimiter l’étendue du cimetière ou du moins un espace sacré. À leur pied ou épars sur le terrain délimités par les poteaux, des roches ou plutôt de gros cailloux au relief tourmenté qui me font penser à des météorites tombées dont ne sait quel au delà sont entourés de gros coquillages: des lambis dont le replis de la conque laisse entrevoir la nacre rose. Sont-ils les substituts des tombes qu’on a refusées aux esclaves?

Marie-Line m’entraîne un peu à l’écart, au pied de la pente du plateau. On franchit un petit talus surmonté d’un taillis épineux et je découvre ce qui ressemble à un vaste enclos défriché planté de quelques beaux arbres. Au milieu, sous une voûte de gros roches disjoints s’ouvre une grotte, un gouffre au fond duquel on devine une eau noire. Un arbre plonge dans l’abime les effilochures de ses racines. La sacralité du lieu ne fait aucun doute.
– Est-ce une source?
– Non, me répond Marie-Line, c’est l’eau de mer qui pénètre dans la grotte. On dit que la grotte se prolonge très loin jusqu’au coeur du plateau, jusqu’à Duval où nous irons ensuite. Cet endroit, nous l’avons défriché avec quelques amis et surtout nous l’avons débarrassé de l’amoncellement des ordures, c’était une décharge. Maintenant nous en avons fait un lieu de silence, de mémoire, de méditation, il faut qu’il le reste.
Dans ce lieu inspiré, Marie-Line dit ressentir certaines vibrations. Chaque 27 mai, date de la proclamation de l’abolition de l’esclavage à la Guadeloupe en 1848, elle vient avec un petit groupe, pas une foule, une vingtaine de personnes, rendre hommage à ceux qui ont été inhumés là.

Le cimetière d'esclaves de l'anse Sainte-Marguerite - Guadeloupe

Je me penche au bord du gouffre où, me semble-t-il, gronde les flots du Styx. Sans doute, est-ce par cette grotte insondable qui s’enfonce au coeur de Grande-Terre que les morts communiquent avec leurs descendants. On ne prie pas pour les morts: on les appelle.

Ainsi, au hasard des cyclones, des ossements sont mis à jour sur les plages de Basse-Terre. L’un de ces cimetières d’esclaves a été découvert à Saint-François sur la plage des Raisins clairs. Des fouilles y ont été pratiquées du 13 janvier au 12 février 2014. Les chercheurs estiment que 500 à 1000 sépultures sont encore sur place. La plage des Raisins clairs est très fréquentée par les Guadeloupéens et les touristes. Que faire?

Le Village international du Ka et des Tambours du Sud

Toujours sous la conduite de Marie-Line, la prochaine visite est pour ‘Le Village international du Ka et des Tambours du Sud’. Le Village est situé en commune de Petit-Canal, mais les distances sur l’île ne sont pas bien grandes.
Lors de ma première visite en novembre et décembre 2013, je m’étais intéressée aux tambourinaires gwoka. Au Rwanda, le tambour a longtemps été un instrument sacré. Le mot qui désigne le tambour en kinyarwanda, ingoma, signifie aussi royaume, c’est l’emblème et le réceptacle de la souveraineté. J’ai donc toujours gardé une profonde vénération pour cette instrument. On pourra s’en rendre compte en lisant mon prochain roman. C’est ainsi qu’en cherchant des informations sur le gwoka, j’étais entrée en contact avec Marie-Line Dahomay, comme éminente spécialiste et pratiquante du gwoka. Au cours d’une longue et passionnante conversation, Marie-Line m’avait fourni les informations que je cherchais sur les tambours et les tambourinaires, les tambouyés. Rendez-vous avait été pris pour assister à une séance de léwoz, où se produisent tambourinaires, chanteurs et danseurs mais une de ces pluies torrentielles, de celles qu’on dit tropicales, avait annulé le spectacle. Je m’étais promise de revenir sur l’île pour continuer mon enquête.

Dès mon arrivée cette année, on me dit: « Tu veux écouter du Gwoka? Va samedi à Pointe-à-Pitre, à partir de 11h., tu ne seras pas déçue. » Je me précipitai donc au jour et à l’heure dite à Pointe-à-Pitre. Il n’était pas difficile de trouver les tambourinaires: à quelques pas de la place de la Victoire, dans la rue piétonne qui aboutit au marché Saint-Antoine, non loin de la statue du grand tambouyé, Marcel Lollia, dit Vélo, figure mythique du Gwoka, dans l’ombre étroite des bâtiments, un groupe gwoka est là, au grand complet. Il y a les trois tambours, les deux gros boulas, le petit tambour maké, le chanteur soliste, barbe et dreadloks de rasta, quelques hommes qui forment le choeur, le repondè, des joueurs de chacha, un joueur de tibwa, deux bâtonnets entrechoqués. Je demande à l’un des petits marchands qui ont installé leur étal à proximité des tambourinaires:
– Qui est le chanteur?
– Tu ne le connais pas! C’est que tu n’es pas d’ici: ici, tout le monde connaît François.
François, bien sûr, François Landrezeau un des leaders du groupe Akiyo qui a marqué l’histoire de la (re)naissance du Gwoka entre autres par ses positions militantes. Dans la chaleur écrasante de midi, dans la somnolence des samedis de Pointe-à-Pitre, la voix de François et celle des tambours est bien le chant de la Guadeloupe.

Dans la chaleur écrasante de midi, dans la somnolence des samedis de Pointe-à-Pitre, la voix de François un des leaders du groupe Akiyo et celle des tambours est bien le chant de la Guadeloupe.

Le Village international du Ka et des Tambours du Sud est un projet qui a été élaboré et mis en oeuvre par le Comité International des Peuples Noirs. Dans l’exposé destiné à présenter le projet, le C.I.P.N. souligne que “le tambour, outil de culture et d’identité, de résistance et d’émancipation, a fortement contribué à la capacité de nos aïeux à surmonter le système esclavagiste et son cortège d’humiliations”. Le Ka conclut le texte, ” est unique, c’est l’instrument symbolique de la Guadeloupe”. Plus que tout autre instrument, le tambour parvient ” à transcender les barrières de la langue et de la géographie… Les populations transplantées d’Afrique vers les Amériques n’ont en commun qu’un bien précieux, le Tambour … c’est en emportant le tambour ou en le reconstituant que nous avons emporté et sauvegardé nos racines”.
Le Village apparaît donc comme un véritable sanctuaire du Tambour gwoka envisagé comme le lien jamais rompu avec la Mère-Afrique.

Le Village a été édifié sur le site foncier de l’usine Duval, là où sans doute était cultivée la canne à sucre. L’usine Duval fut la première installation industrielle sucrière créée en 1841 par un entrepreneur métropolitain. En 1925, six ouvriers furent tués lors d’un conflit social. C’est donc un lieu chargé de symboles. Avec l’appui de la municipalité de Petit-Canal, le village a été inauguré les 16 et 17 septembre 2012.

A l’entrée du Village, se dresse la grosse tour ronde d’un moulin à sucre. La piété populaire, dit Marie-Line, s’est emparée de certains moulins et les a transformés en chapelle. Elle me fera visiter l’un de ces moulins-chapelles, situé à proximité du Village et dédié à l’Archange Saint-Michel.

moulins-chapelles, situé à proximité du Village et dédié à l'Archange Saint-Michel. Guadeloupe

Nous empruntons ” l’allée des Tambouyé”. J’aimerais plutôt l’appeler “la Voie triomphale des Tambouyés disparus” . Douze stèles, sur chacune d’elles, le portrait d’un tambouyé célèbre: Velo, Kristen Aigle, Konket, Chaben… Une seule femme: Louise Bernis. Une courte notice évoque le vie et la notoriété de ces maîtres du gwoka. Une plaque est dédiée en quatre langues (créole, français, anglais,espagnol) aux tambouyés inconnus, à ceux qui, aux temps de l’esclavage, ont perpétué la tradition des tambours africains:

Durant l’esclavage, nos ancêtres africains déportés amènent en terre Guadeloupe leurs tambours sacrés et rituels: ainsi naîtra le tambou-ka. Le son du tambour a toujours résonné inlassablement dans notre pays, malgré l’édition de textes de lois voulant le faire taire. Des générations de tambouyé, de chanteurs, de danseurs ont permis que le tambou-ka batte, batte, batte encore dans nos coeurs. Honneur et respect pour eux.

Nous voilà au pied de Fondal Ka: un tambour monumental de 3,20m. de haut sur un socle de 1,20m. C’est là le coeur du village-sanctuaire du tambour gwoka. Marie-Line tient à préciser qu’il a pu être construit grâce aux dons spontanés de la population: la liste des noms des donateurs est d’ailleurs inscrite sur le piédestal.

tambour Fondal Ka de la guadeloupe

A quelques pas de là, on s’arrête devant une tige chétive d’où perce difficilement quelques feuilles.
– C’est un baobab que nous avons planté, dit fièrement Marie-Line, c’est l’arbre symbole de l’Afrique.

baobab, l'arbre symbole de l'Afrique

Je fais des voeux pour que ce baobab malingre puisse prospérer en Guadeloupe. Cette fidélité obstinée à une Afrique si lointaine et si proche m’émeut mais je sais aussi quelles inquiétudes l’habitent. Marie-Line ignore si son nom, Dahomay, indique l’origine de ses ancêtres. Elle rêve de se rendre au Bénin, elle a un projet de retour de la famille Dahomay au Bénin. D’autres guadeloupéens n’ont pas ces scrupules: l’un d’eux, à Sainte-Rose, me dit fièrement qu’il préfère aller à Dakar plutôt qu’à Paris. Dakar de toutes façons est plus proche de Pointe-à-Pitre que Paris; un autre me dit aller régulièrement à Abidjan, quelqu’un m’interroge sur les possibilités qu’offre le Rwanda car il a entendu parler du boom économique à Kigali. L’Afrique hante toujours les îles.

Des pavillons attendent de prochaines expositions temporaires et des bungalows, non encore meublés, le artistes et écrivains pour de futurs colloques.

Nous retournons sur nos pas en longeant la clôture du village.
À perte de vue s’étendent les vagues ondulations du plateau de Grande-Terre. La canne à sucre domine, dans tous ses états. Des tracteurs traînent d’énormes remorques remplies de cannes desséchées. On s’arrête devant un cercle d’arbres. Sur un panneau, on lit ESPAS REKONSILIASYON et sur un autre ESPAS MAWONAJ. À l’intérieur du cercle d’arbres, un autre cercle, de pierres celui-là. On a voulu à l’abri de ces cercles peut-être magiques, faire ” un coin à palabres”, un lieu de communion avec les esprits des ancêtres.”Ceux-ci, dit Marie-Line, s’y manifestent par une énergie ambiante plus forte et plus tangible.” Marie-Line m’assure que certains y ont été possédés par leur présence. Je n’ose enjamber les pierres et m’aventurer à l’intérieur du cercle hanté. Mon scepticisme a des limites. Marie-Line semble d’ailleurs regretter le côté ‘laïc’ des tambours gwoka qui ne sont pas liés à un culte afro-caribéens comme les tambours bata de Cuba avec la Santeria ou ceux de Haïti avec le Vaudou. Mais, dit-elle, certains groupes de tambourinaires pratiquent des rituels de leur invention autour de leurs tambours.

Guadeloupe

La nuit tombe. Il fait nous séparer. Nous nous promettons de rester en contact. Je ne sais quel lien m’attache à désormais à la Guadeloupe. Les tambours?

Je serre précieusement dans ma mémoire les images que je garderai de mon séjour en Guadeloupe: un figuier maudit terrassant une prison de sa toute puissance végétale, une grotte mystérieuse hantée par les esprits des morts au centre d’un cimetière d’esclaves, un tambour géant, symbole de la fidélité de la Guadeloupe à la Mère-Afrique, un baobab chétif, arbre d’une nostalgie jamais éteinte.